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Stéphanie Sagot – un art d’amour au service de la Terre et du cosmos

Paul Ardenne

Texte suivi d'un entretien réalisé dans le cadre de l'exposition monographique L'humilité des corps célestes,

commissariat Paul Ardenne, Sorbonne Artgallery, Paris, 2025

Stéphanie Sagot se définit comme « artiste, maîtresse de conférences en art, amoureuse de la terre et de l’océan, méditante et fille et petite-fille d’ostréiculteur.ices ». Ses œuvres élisent pour thème l’écologie et l’amour de la Terre sous un angle à la fois réaliste, didactique et émotionnel. Pour elle, l’environnement doit être approché de façon fusionnelle.

Le titre de cette exposition, « Humilité des corps célestes », dérive de l’étymologie du mot « humilité », en lien avec l’humus, la terre nourricière et fécondante. Quant à l’évocation des « corps célestes », celle-ci renvoie au grand tout, dont nous participons sur Terre, tous organismes compris, du plus humble au plus notoire. Stéphanie Sagot précise, lors d’une de ses expositions, ouverte à Stuttgart, au Künstlerhaus, « Voyage en Terres Amoureuses » (19 juillet - 30 novembre 2025) : « Depuis 2023, je développe l’œuvre archipélique Terres amoureuses, une cosmogonie concrète réengageant territoires et sentiments, terre et tendresse. Cette expression française du XIXe siècle désigne une terre ameublie et rendue féconde [et est] issue d’un ancien usage du mot "amour", qui définit une terre fertile. Elle disparaît des dictionnaires français en 1928 tandis que l’agriculture intensive se déploie et rappelle l’importance oubliée du précieux lien organique à la terre (…). À l’heure des ambitions spatiales, ces Terres amoureuses célèbrent la Terre et la vie. Elles nous invitent à ressentir le mystère du cosmos qui nous habite. »

 

 

Avoir soin du Tout et de l’Ici

 

Les œuvres plastiques de Stéphanie Sagot prennent diverses formes, avec cette récurrence cependant, de grands dessins chargés de multiples détails ayant valeur de planches pédagogiques – un travail qu’elle présente en cet automne 2025, à la Sorbonne Artgallery. Susciter, comme cette artiste y invite ici, à l’éveil au monde naturel, aux blessures que subit l’environnement, à l’univers paysager et paysan et aux violences enregistrées à leur encontre : cette modulation, poétique, est aussi ouvertement politique et concerned, « préoccupée » par le devenir du monde humain et non-humain à l’heure de la transition climatique.

La vocation de l’art de Stéphanie Sagot, en schématisant ? Mettre en exergue tant la nature même des paysages que la sensibilité que ceux-ci peuvent activer en nous, notoirement lorsqu’ils font l’objet de prédations ou de dégradations. L’expression artistique, dans cette logique, en appelle aux relations apaisées avec le vivant compris de manière élargie : le biotope terrestre, dont les humains, le minéral, le cosmique, en une perspective holistique, puisque tout dépend de tout. La visée de l’artiste, appuyée par des œuvres en rapport, incitatrices, dénonciatrices ou relevant de l’hommage, rejoint la préoccupation du care, du « soin » : rédimer le monde, en faire un espace mieux-vivable, y promouvoir la meilleure santé possible pour tous et pour tout, dans l’esprit du concept « One Health », une santé commune, partagée.

 

 

Se jouer des discours hypocrites et des faux-nez

 

Parallèlement à une dynamique carrière personnelle consacrée à valoriser l’ouverture à un monde meilleur et plus éthique, Stéphanie Sagot a créé en 2016, en collaboration avec Suzanne Husky, le Nouveau Ministère de l’Agriculture, sur un mode simulationniste et cette fois, plus caustique. « Nouveau Ministère de l’Agriculture » ? Cette institution, dans les faits, n’existe pas. Les artistes l’ont néanmoins fait vivre au travers d’un site web aux airs de portail numérique émanant de la République française et de créations signifiantes, d’esprit écologique, dans cette optique : inciter le visiteur du site à prendre à rebrousse-poil les propositions officielles quand elles sont hypocrites. Encore et dans la foutée, suggérer cette alternative, se méfier voire se défier du discours officiel et des propositions venues d’en haut, trop souvent mensongers. Parmi les créations du Nouveau Ministère de l’Agriculture, relevons notamment la série d’aquarelles Éléments de langage (depuis 2022), reproduction peinte de photographies consacrées à des figures importantes du monde politique global occupées de planter des arbres, en signe d’exemplarité, et posant devant les photographes – ces mêmes figures, Margaret Thatcher, Donald Trump, Nicolas Sarkozy ou encore Emmanuel Macron… dont l’action en faveur de l’écologie demeure contestable voire réputée inamicale.

Cet ouvrage venant contrer la propagande trouve son complément, sous une forme différente, avec L’Aventure du vivant : géoingénierie verte, création de Stéphanie Sagot en collaboration là encore avec Suzanne Husky, dans le cadre de leur Nouveau Ministère de l’agriculture. L’aventure du vivant : géoingénierie verte, une peau de vache aquarellée de 250 x 250 cm, se présente de manière singulière sous l’espèce d’une tenture amérindienne en peau de bovin suspendue à un portique de bois. Évocation non dissimulée de la culture autochtone que celle-là, et en filigrane, de sa sagesse écologique. Équivalent d’une planche pédagogique mais anachronique, comme décalée dans le temps, cette peau est ornée de multiples dessins qui renvoient à des pratiques actuelles ou étudiées par des centres de recherche américains de géo-ingénierie censées soutenir la lutte contre la pollution atmosphérique, la destruction des sols et l’appauvrissement environnemental. Stéphanie Sagot et Suzanne Husky, pour réaliser cette œuvre ont emprunté le titre « L’aventure du vivant » à un grand plan de formation pour les futurs agriculteurs mis en place par l’Etat, une agriculture robotisée et mécanisée aux airs de jeu vidéo…Les artistes y pointent toute la dimension hypocrite de ce programme en réalité extractiviste et signalé par des pratiques plus nocives que vertueuses pour l’environnement. Comme l’écrit Lauranne Germond (dans le catalogue de l’exposition L’eau et le diamant, présentée en 2023 au siège de la Société générale, à La Défense), cette œuvre « dresse un inventaire de ces géo-ingénieries, systèmes de manipulation du climat actuellement expérimentées dans le but de lutter contre le réchauffement climatique », ceci, alors même que « leur dangerosité est reconnue ».

 

 

Amor Mundi

 

On décèlera, dans l’œuvre à ce jour profuse et multidirectionnelle de Stéphanie Sagot, une création multiforme familière aussi des relations art-science, de la pensée mystique et des sciences naturelles – l’expression d’un humanisme non pas transcendantal mais immanent, actif à l’échelle du présent, du proche comme du lointain géographique et mental. Que comprendre ? L’art ainsi envisagé ne saurait être une pure abstraction, un flux vaporeux, une fuite au plus loin du monde actuel et de ses réalités et nécessités, environnementales au premier chef. Il lui faut tout au contraire se ramarrer à l’efficience concrète. Cet engagement sensible est indissociable d’un chantier motivé qu’animent en l’occurrence ces deux puissants moteurs, l’amour du vivant et le souci de sa meilleure préservation possible.

Où l’art sauve, à sa mesure.

 

Entre espoir de la Terre respectée et écotopie concrète

Entretien avec Stéphanie Sagot

 

 

Paul Ardenne : D’où vous vient votre passion pour la nature et l’environnement naturel, ou pour ce qu’il en reste aujourd’hui ?

 

Stéphanie Sagot : Elle vient des vagues, du vent et de la Lune. Je suis née et j’ai grandi au bord de l’Océan, à La Tremblade, en Charente-Maritime, dans ce que l’on nomme là-bas une « cabane », une ferme ostréicole, construite par mes grands-parents, au cœur d’anciens marais salants. Là où terre, eau douce et eau salée se rencontrent pour donner naissance aux huîtres. Les saisons et les cycles de la Lune donnaient le rythme de nos jours. L’été, j’accompagnais mes parents en chaland, un bateau à fond plat pour aller dans les parcs à huîtres. En fonction des flux et reflux de la marée, nous déjeunions en attendant que l’Océan découvre les bancs pour que mes parents y travaillent. De mon côté, je contemplais la vie aquatique et me livrais parfois à de petites pêches, bigorneaux, couteaux, crevettes, crabes, parfois une ou deux palourdes venaient compléter la récolte et, les jours de chance, une sole, piégée dans une flaque à marée basse. Pas d’huîtres dans mes captures, elles n’avaient pas le goût du sauvage.

Plus tard, au début de l’adolescence, j’ai appris que les cabanes étaient des exploitations, les parcs dans l’Océan des concessions maritimes de l’État aux ostréiculteur.ices. Sans alternative, il fallait vendre aux centrales d’achat des grandes surfaces, et pour cela moderniser, bétonner, mécaniser pour produire plus en répondant aux nouvelles normes européennes conchylicoles. Pour aider à la productivité, l’Institut Français de Recherche pour l'Exploitation de la Mer, l’INRAE de l’Océan en quelque sorte, a ensuite manipulé les chromosomes des bivalves pour fabriquer et vendre une huître stérile, brevetée, biberonnée aux antibiotiques, qui grandit beaucoup plus vite, ne se capte plus en mer mais se vend uniquement en écloserie et, de surcroît, échappe à la saisonnalité. Une huître de batterie, sous contrôle, cyniquement appelée « huître des quatre saisons » et dont le mâle alpha reproducteur a été nommé par l’IFREMER « Supermâle »…

Une forme d’industrialisation de l’ostréiculture… Que vous vivez mal, je présume. Un univers nouveau, celui de l’efficiency, de la performance économique hyperbolique généralisée. La fin de l’innocence, en quelque sorte ?

 

J’ai vu des faillites, des distributeurs automatiques à huîtres triploïdes à la coquille gravée au nom de leur éleveur, des huîtres à système d’ouverture facile inventées par Auchan, des véhicules 4 x 4 toujours plus gros, des dépressions, des drames familiaux, la montée des pollutions, la multiplication des tempêtes qui ravagent, les maladies aquacoles. J’ai compris la notion de concurrence. Un peu plus tard encore, j’ai saisi que dans ce petit coquillage qu’est l’huître se condense également notre lourde histoire agricole et la vie anthropique de l’Océan. Et plus largement encore notre époque capitalocène, l’extractivisme, la tyrannie des dominations de tous ordres, la vie dans un monde aux ressources qui se raréfient dangereusement au profit de quelques-un.es. Et puis il y a quelques années, éprouver à nouveau tout cela à une autre échelle, organique, vitale. L’infertilité d’abord, les FIV, les violences d’un système de soin souvent misogyne. Puis un cancer du sein qui m’a mise à terre. Ces maladies exacerbées par notre planète pesticidée, étouffées par la loi Duplomb tout juste votée… Les enfants dorment / dans l’air parfumé des déchets enfouis, / les pères stériles / fredonnent des berceuses aux enfants qui ne sont pas nés (Janice Mirikitani, Love Canal, 1987).

Aujourd’hui, par-delà la peur qui terrasse et la colère envers un monde insensible et insensé, sont nés de ce chaos Ulysse, mon fils adoré qui a huit ans et qui survole souvent mes paysages à dos d’oiseaux, et mes Terres amoureuses. Parce qu’il est toujours possible de faire le choix d’aimer.

 

 

Un point à préciser, vous concernant – votre activisme. Vous avez développé, en plus de la création d’atelier, des initiatives collectives, dans le bourg occitan de Nègrepelisse notamment, en cœur de Quercy… Quelques précisions à ce propos ?

 

En 2004, je terminais une thèse en art portant sur la création et le quotidien. C’est à cette époque que je rencontre Jean Cambon, le maire de cette ville de cinq mille habitant.es, qui me propose de travailler à l’élaboration d’un service pour sa commune. Il était intéressé par mon profil d’artiste-chercheuse, pour apporter un regard singulier peut-être dans le montage de projets culturels. Dans cette petite ville rurale du Tarn-et-Garonne où l’agriculture intensive impose ses modes de vie et de pensée, je propose de tenter la rencontre entre artiste et acteur.ices de l’alimentation et de ces terres agricoles à travers la réalisation d’un centre d’art nommé La cuisine, que je dirige jusqu’en 2016. Mon intention est également de proposer la création comme mode d’émancipation d’un système fondé sur l’extractivisme et le contrôle de la nature.

 

 

C’est sortir là du registre de l’art proprement dit, du moins, de l’art compris dans son acception courante, comme production poético-esthétique d’abord ?

 

Il m’est nécessaire, en effet, de participer à l’élargissement du champ d’intervention de l’art et de m'engager dans la vie publique. Le travail de William Morris m’inspire sous bien des angles. Dans L’art en Ploutocratie, conférence qu’il écrit en 1883 et qui résonne tragiquement avec notre actualité, il demande déjà quelle terre polluée ses contemporains industrieux laisseront à leurs enfants. Une de ses perspectives, à laquelle il consacrera sa vie, est « d’étendre l’acception du mot « art » au-delà des productions artistiques explicites, de façon à embrasser non seulement la peinture, la sculpture et l’architecture mais aussi les formes et les couleurs de tous les biens domestiques, voire la disposition des champs pour le labour ou la pâture, l’entretien des villes et de tous nos chemins, voies et routes. Bref, d’étendre le sens du mot « art », jusqu’à englober la configuration de tous les aspects extérieurs de nos vies. » Quel magnifique programme !

Ces lectures et un arpentage du territoire m’ont beaucoup apporté dans la création du centre d’art La cuisine. En nouant le politique et l’écologique à l’artistique, il s’est agi de mettre en perspective, dans une dimension contextuelle, les conditions structurelles, anthropologiques et sociales pouvant lier l’art à ce territoire rural. Petit à petit, avec les artistes, les habitant.es et les élu.es, nous avons élaboré une poétique de la ville autour de réalisations, parfois pérennes, portant sur nos modes de vie, nos actions envers le vivant… Nous avons imaginé des projets allant jusqu’à modifier le Plan Local d’Urbanisme comme celui d’embaucher un jardinier de l’écrit pour prendre soin de toutes les formes écrites dans la ville avec le programme Civic City de la HEAD (Haute École d’Art et de Design, à Genève) dirigé par Ruedi Baur ; nous avons également réalisé un rucher municipal avec Matali Crasset, inventé de nombreuses formes d’interventions en lien avec les politiques territoriales du Pays Midi-Quercy… Il s’agissait également de chercher à comprendre ce que produisaient ces formes, comment elles pouvaient contribuer à redistribuer du sensible dans un système administratif. Nous avons également publié de nombreux articles et éditions à ce sujet. À ce propos, la lecture de votre essai Un Art contextuel, que vous avez publié en 2002, m’a beaucoup éclairée, il m’a permis de mieux comprendre et situer mon travail dans un maillage de pratiques plus vastes.

 

 

Merci ! Un essai qui se consacre en effet aux formes d’art non conventionnelles : art urbain ou rural « direct », travail participatif, éco-création, artistes entrepreneurs…

 

La singularité du centre d’art que j’ai mis en place est également de proposer un espace de médiation et de création nommé Les Fourneaux, dans lequel sont menées via la pratique de la cuisine de nombreuses activités de transmission. Il était important pour moi que les actions de médiation ne soient pas que consécutives à la création d’œuvres, mais que, parfois, elles puissent y prendre part.

 

 

Vous vous associez aussi à Suzanne Husky, artiste écologue comme vous…

 

Oui, j’ai invité Suzanne en résidence à La cuisine en 2012 et elle a réalisé une magnifique exposition, Eglogues, présentée en 2014, lors de l’inauguration du nouvel écrin de La cuisine construit par les prodigieux architectes catalans RCR sur le site d’un ancien château médiéval en bordure de rivière.

En 2016, nous avons décidé de créer le Nouveau Ministère de l’Agriculture en portant un regard critique envers les politiques agricoles et l’agrobusiness. De 2018 à 2020, je suis invitée à réaliser un programme en tant qu’artiste associée à La cuisine que j’intitule Les semences. Ce programme comprend diverses expérimentations liées notamment au soin des sols. Aussi, j’ai proposé à Suzanne que nous réalisions à cette occasion une proposition pour Nègrepelisse et nous avons créé Aux arbres ! un ensemble d’œuvres comprenant notamment un jardin-forêt nourricier, avec le service des espaces verts municipal et diverses associations.  Malheureusement La cuisine est, en 2022, fermée par le nouveau maire. Le bâtiment, à cette heure, attend toujours sa nouvelle affectation…

 

 

A posteriori, que gardez-vous de cette expérience ? 

 

Je ne me suis pas rendue compte, à l’époque de la création du lieu (j’avais alors vingt-huit ans), à quel point cette rencontre avec Jean Cambon, le maire d’alors, et cette invitation étaient exceptionnelles. Et à quel point ce maire, ancien chercheur en Sciences humaines, était une personne rare riche d’une vision du service public que j’ai du mal à retrouver aujourd’hui. Il y a quelques mois, j’ai reçu ce petit mot de sa part : « Je repense souvent à ce que nous avons fait ensemble et à ce qu’il reste dans l’espace et dans les cœurs. » La cuisine demeure à mes yeux ma création la plus belle qui soit, parce que la plus mise en partage, la plus collective, la plus douce et la plus polémique, tout à la fois. La plus nécessaire aussi. Une écotopie concrète en anthropocène.

 

 

Pouvez-vous présenter, dans leur spécificité, les œuvres que vous présentez dans cette exposition de la Sorbonne Artgallery ? Quelle place occupent-t-elles dans votre univers créatif, de façon spécifique ?

 

Ces œuvres, toutes, ont été réalisées ces deux dernières années et s’inscrivent dans cette création archipélique que je nomme Terres amoureuses. Elle se compose à ce jour de quatre « îles », Humain Humus, Les résistances, Les cartes de Tendre et les Écotopies concrètes dont La cuisine est un exemple antérieur.

Cette exposition reprend des travaux à l’aquarelle qui nourrissent ces îles. Ainsi, Humain Humus se construit dans une perspective holistique, qui nous inscrit dans un cycle du vivant, faisant écho aux enfants du compost harawayiens [1]. En prenant appui sur certains manuscrits médiévaux, comme le Dragmaticon de Guillaume de Conche qui initie au XIIe siècle le concept de « Nature » à travers l’idée d’« âme du monde », ou encore celui d’Hildegarde de Binge, le codex illustré Liber Divinorum Operum (vers 1230), j’y relie phénomènes cosmogoniques, alchimiques et physiologiques en pensant l’être humain dans son rapport au cosmos. À la fois artiste et visionnaire, l’iconographie d’Hildegarde de Binge met en scène « les mouvements de la nature commandés par les astres, plus précisément les sept planètes connues (parmi lesquelles sont comptés le Soleil et la Lune) et avant tout par le cycle de la Lune, qui est la planète la plus proche de la Terre, donc la plus influente. Hildegarde la nomme « mater omnium temporum » (« la mère de tous les temps »), dont dépendent en effet pour leur croissance, leur vie et leur mort, les plantes, les animaux, les hommes, sans parler d’autres phénomènes naturels comme les marées » [2] ou encore les cycles de la procréation qui la conduisent à créer cette métaphore du lait maternel.

Ces relations entre le corps humain et le cosmos sont également au fondement de la conception médiévale de la médecine, où vision, art et soin ne font qu’un. Aussi, avec Grégory Baptista, médecin, musicien et instructeur de méditation, nous collaborons autour d’une proposition de « médecine-monde », source d’émerveillement, de questionnements ontologiques et de soin, dans une politique des inter-(in)dépendances [3].

En tissant un lien sentimental et sensible entre ces représentations cosmo-anthropologiques [4] et spirituelles médiévales et le concept contemporain de One Health, « une approche intégrée et fédératrice qui vise à équilibrer et optimiser durablement la santé des personnes, des animaux et des écosystèmes » [5], il s’agit de connecter l’être humain à l’environnement dans une perspective interrelationnelle. Cette interconnexion invite à une éthique de la reconnaissance mutuelle, où chaque entité, qu’elle soit humaine, animale, végétale, minérale (…) est perçue non seulement comme interdépendante, mais également comme digne de gratitude pour sa participation aux cycles de la vie.  Nous imaginons une pratique de guérison où Humain et Humus s’enracinent et s’entrelacent. L’aquarelle Amour, humain, humus rend compte de ce travail pour lequel nous développons actuellement une installation méditative à activer.

Au sein de mes Terres amoureuses, je réalise également des outils agradant la vie des sols, à l’instar de cet Autel Humus en cours de réalisation, œuvre fonctionnelle et poétique, lieu de compostage et de recueillement autour des plantes mellifères, dans le cadre de ma résidence actuelle à Zone sensible, dernière ferme urbaine de Saint Denis (France) et lieu d’apiculture. Il s’agit de rendre visible le processus de décomposition de l’organique essentiel au cycle de la vie, tout en soulignant sa préciosité, et d’accueillir des rituels liés aux temporalités des cultures maraîchères. Sa forme évoque la lettre grecque Oméga, qui, pour le philosophe, paléontologue et théologien Pierre Teilhard de Chardin constitue le point de convergence naturel de l’humanité et par-là même du Cosmos tout entier, terme de la maturation sociale et spirituelle de la Terre. L’aquarelle Autel Humus, qui présente notamment les plantes mellifères de Zone sensible, rend compte de cette démarche.

L’imagerie médiévale associée à celle, actuelle, des sciences du vivant et de la mycologie notamment, via les ramifications fertiles du mycélium, nourrit cet ensemble d’œuvres.

 

 

Et vos « cartes de tendre » ?

 

Les Cartes de Tendre s’appuient sur celle réalisée par Madeleine de Scudéry en 1654 qui revisite par une allégorie topographique l’amour courtois du Moyen Âge en souhaitant rénover les mœurs de son temps par la réification de structures de sensibilité. Réengager aujourd’hui ce lien entre territoires et sentiments, entre terre et tendresse, me permet de documenter le réel et de donner à voir une série de récits écosensibles, amoureux et situés témoignant de l’engagement d’artistes cultivant une esthétique du soin portée à l’ensemble du vivant par la permaculture, l’agroforesterie et l’élevage. Ces cartographies sont pour moi une manière de situer la création comme une écologie politique évoquant un monde qui se réforme, se fertilise et dont les lieux sont constitués de la matérialisation des sentiments. Parcourir, rencontrer et cartographier est ainsi une invitation à embrasser le monde et à engager une pratique de la relation.

En plus de peindre ces lieux dans lesquels je m’immerge par une pratique méditative, je cherche à comprendre la démarche de ces artistes par des entretiens et des écrits, ce qu’elle invente, et en quoi elle se relie à certaines créations et pensées du XIXème siècle. Ces aquarelles se nourrissent de mes observations, contemplations et méditations au sein des lieux étudiés, mais aussi d’imaginaires multiples. Elles arpentent et topographient des terres d’autant plus amoureuses qu’elles sont aussi celles de l’art, c’est à ce titre qu’elles se nourrissent de nombreux exemples, en citant par exemple le Jardin des délices de Jérôme Bosch ou la fleur cyclopéenne de Jacques Demy.

Les trois aquarelles et lieux présentés dans l’exposition, à présent.

La carte Férale est inspirée des lieux, pensées et actions de l’historienne de l’art et passeuse de transe Charlotte Cosson avec qui j’ai pu vivre l’expérience de la transe comme mode de soin et de partage du sensible. Signifiant « réensauvagé », Férale nomme son lieu de vie permaculturel en Provence qu’elle partage avec un ensemble de terrestres. C’est également le titre de son essai paru en 2023 et dans lequel elle « répond à des problématiques concrètes avec des œuvres issues de cette nouvelle sensibilité d’amour pour les vivants ».

La carte Enoki – Parti Poétique – Zone sensible est inspirée par les travaux du collectif artistique Parti Poétique fondé en 2003 à Saint Denis par le plasticien apiculteur Olivier Darné. L’abeille et ses modes de vie sont à la fois considérées comme des amies, des collaboratrices et des modèles pour cultiver un monde sensible, relié à l’ensemble du vivant. En 2017, le Parti Poétique investit la dernière ferme urbaine de Saint Denis et en fait un lieu permaculturel liant « Nature-Culture-Nourriture » qu’il nomme Zone Sensible. En 2022, il invite Enoki, un collectif fondé par trois femmes engagées dans les rapports art et alimentation, pour une résidence qu’elles nomment Food Fictions. Elles imaginent, par le biais d’un jeu de société, des pratiques alimentaires renouvelées, dans un monde post-supermarché, faisant appel à une intelligence collective en lien avec le vivant tant sur le plan des alliances inter-espèces que sur celui des solidarités humaines avec notamment l’instauration d’une Sécurité sociale alimentaire.

Quant à la carte Le chant des Ourses, elle porte sur le lieu où vivent Céline Duval et Blandine Barthélémy. Jardin-forêt, potager en permaculture, où l’artisanat du bois et des fibres rencontre le glanage sauvage et la cuisine, les savoir-faire paysans… Un lieu connecté aux éléments où elles expliquent adopter « au gré des jours des gestes simples qui nous relient à la terre et nous emmènent vers une subsistance heureuse », habiter « avec d'autres êtres une forêt, une prairie, un vallon, (et) dire que dans le clos érudit du jardin, il y a l'ivresse des mondes infinis. » A propos de cette carte où tout se regarde en même temps, Blandine me disait qu’elle trouvait qu'on touche de près à ce dont il s'agit et dont nous parlions, tout re-lier.

Une autre aquarelle présentée est une carte préparatoire d’Inland, lieu espagnol situé sur trois territoires qui lie art, ruralité et élevage, fondé par Fernando Garcia Dory. Cette aquarelle retrace une expérience collective de constellation proposée par le philosophe Patrick Degeorges dans le cadre d’un workshop mené à Inland Majorque pour le projet européen Transformative Territories (COAL - Centre des politiques de la Terre) dédié à l’émergence d’espaces de pratiques artistiques transformatrices. Enfin, une autre île présentée dans cette exposition, Les résistances, porte sur des travaux dans lesquels la Nature est envisagée comme objet de résistance et de défense de ses droits, ainsi qu’en témoigne le slogan « Nous sommes la Nature qui se défend » peint dans mon aquarelle Gardarem lo Larzac sur les résistances menées au Larzac, depuis les années 1970 jusqu’à aujourd’hui. Au sein de cet axe, je travaille plus particulièrement sur des documents d’archive (comme le Fonds Larzac à Millau en 2024) et à partir de témoignages. Cette aquarelle est généralement accompagnée d’une pièce sonore, la lecture que je fais d’une lettre découverte aux archives, qui m’est apparue si belle et si actuelle : la ligue des paysan.es de Sanrizuka et de Shibayama opposé.es à l’aéroport Narita au Japon écrit à leurs ami.es de lutte, les paysan.nes du Larzac, le 1er août 1985, pour témoigner de son amitié et du désir commun de « faire respecter le droit à la vie » et de militer contre les conflits armés.

 

 

Merci pour ce détail ! Une question, pour finir : ne craignez-vous pas, cependant, que votre Amor Mundi, votre Amor pro Terra, du fait des politiques en cours, violemment anti-écologiques, ne soient déçus ? En tel cas, comment réagir ? Faut-il dire, comme Hölderlin, en baissant sans doute les bras, à quoi bon des créateurs en tant de manque ?

 

Ce sont les politiques en cours, au contraire, qui m’ont conduite à créer ces Terres amoureuses. Chaque artiste rencontré.e dans mes Cartes de Tendre change le monde sur un hectare qui se déploie bien au-delà, et je pense sincèrement que tout art amoureux est une pratique transformatrice. Une création à poursuivre…

 

 

 

Stéphanie Sagot

Née en 1975 à Royan, vit et travaille à Montpellier (France).

 

Paul Ardenne, écrivain, historien de l’art et commissaire d’expositions, auteur de plusieurs essais sur l’art engagé et écologique : Art, le présent (2010), Heureux, les créateurs ? (2016), Un Art écologique. Création plasticienne et anthropocène (2018)…

 

 

 

 

 

 

 

[1] La philosophe Donna Haraway imagine une fabulation spéculative sur les Communautés du compost dans son célèbre ouvrage Vivre avec le trouble (2020).

[2] « Quand la lune nourrissait le temps avec du lait. Le temps du cosmos et des images chez Hildegarde de Bingen (1098-1179) », Jean-Claude Schmitt, Traditions et temporalités des images, 7, Éditions de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, p.73-87, fig.33-36, 2009, coll. « L’histoire et ses représentations ».

[3] Selon les mots de Jean-Yves Leloup, théologien, philosophe et prêtre orthodoxe.

[4] Jean-Claude Schmitt, idem.

[5] Définition proposée par le groupe « Une seule santé », qui réunit des experts de l'Organisation des Nations unies pour l'Alimentation et l'Agriculture (FAO), du Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE), de l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) et de l'Organisation Mondiale de la Santé Animale (OMSA), https://www.anses.fr/fr/content/one-health-une-seule-sante-pour-les-etres-vivants-et-les-ecosystemes

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