©2019 by Stéphanie Sagot.

Supermâle et autres tératologies marines, solo show, La cuisine, centre d'art et de design, 2019

Supermâle est une huître manipulée génétiquement et brevetée par l’IFREMER, l’Institut Français de Recherche pour l’Exploitation de la Mer, un reproducteur tétraploïde hors pair dont la semence, libérée par choc thermique, féconde des millions d’œufs.

Vendu comme grand mâle reproducteur aux écloseries, il permet de produire des huîtres triploïdes, c’est-à-dire des huîtres qui ont trois jeux de chromosomes au lieu de deux, et qui sont – théoriquement – stériles.
 Ces mollusques, hermaphrodites à l’état naturel, sont nommés « huîtres des quatre saisons », alors qu’ils sont dissociés de la saisonnalité et de tout ce qui nous raccroche à la vie et à ses cycles. Ils ne développent donc pas de semences l’été, ce que l’on nomme improprement « laitance » qui pourrait dégouter le consommateur. 

Libérés de leurs contraintes hormonales, les enfants de Supermâle peuvent mettre leur énergie à grossir plus rapidement en offrant une meilleure rentabilité commerciale. Biberonnés aux antibiotiques, ces mollusques restent fragiles, et leur stérilité, au final toute relative, inquiète quant à sa dissémination en milieu naturel, avec des répercussions possiblement désastreuses sur la biodiversité de l’espèce. 

Supermâle, ce monstre marin, est le triste héros de mon exposition, conçue comme une narration écoféministe qui entraîne avec elle les questions écologiques de la destruction de nos océans. Elle met en scène une tératologie marine – la tératologie étant l’étude des anomalies du vivant - issue plus ou moins directement de l’impact de l’Homme sur les espèces.


Fille et petite-fille d’ostréiculteur.rice.s sur le bassin de Marennes-Oléron, je m’y adresse à mon fils, Ulysse. Dans le songe abîmé d’une hétérotopie mêlant le domestique et l’océanique, j’y évoque, à travers le prisme de la vie aquatique et par le biais d’installations, de sculptures, de lectures et d’une performance, la vie des choses dans l’absurdité de notre monde moderne, leur beauté fragile, leur lente agonie mais aussi, en invoquant « l’hermaphrodisme sacré » de l’huître, de possibles échappées.


Un songe qui parle d’où l’on vient et qui regarde vers où l’on va. Une distorsion du réel qui aborde la filiation et ce qui persiste quand on a cessé d’y croire.

 

 

"Comment aurais-je pu connaître, sans rencontrer Stéphanie Sagot, l’existence de cet organisme « super-mâle » génétiquement modifié par l’IFREMER (Institut Français de Recherche pour l’Exploitation de la Mer) pour produire des organismes « super-stériles »? 

Fille et petite-fille d’ostréiculteur, ses parents ont vu naître sur la côte atlantique l’huître des quatre saisons, celle qui n’est plus fertile, et par conséquent qui n’est plus laiteuse, celle qui satisfait le désir présumé du consommateur. Dans ce coquillage d’à peine quelques centimètres se concentre une histoire de la domination et du contrôle de la Nature, de l’exploitation des ressources de la Terre jusqu’à la stérilité et de la négation du féminin. L’exposition est conçue comme un récit entropique et éco- féministe autour de l’huître triploïde croisant l’économique, l’ écologique et le domestique. 

En mêlant performance, installation, sculpture, son et vidéo, l’artiste nous invite à nous perdre dans «l’improbable Odyssée de ce héros d’un nouveau genre, Supermâle, cette huître conçue et brevetée pour être un géniteur hors pair» et nous plonge dans «un monde fragile, entre le domestique et l’océanique, pris dans les vicissitudes d’une évolution devenue incontrôlable.»"

Marta Jonville, directrice de La cuisine, centre d’art et de design 

 

Photographies : Yohann Gozard