Les effacé.es, le ruisseau d'Enval et Stéphanie
aquarelle sur papier, encadrée, 105 x 75 cm, 2026, première d'une série en cours
Production CAC La Traverse, Alfortville, exposition Lutter par le soin, résistances et poétique du lien, commissariat collectif Enoki

La politique française de l’eau, notamment à la suite de l’instruction gouvernementale du 3 juin 2015 sur la cartographie des cours d’eau, a conduit à une requalification en « non-cours d’eau » de nombreux ruisseaux et rivières. En croisant données anciennes et relevés récents, des travaux de l’INRAE estiment qu’environ un quart des tracés hydrographiques ont ainsi perdu leur statut, avec de fortes disparités territoriales. Ce processus, inscrit dans un contexte de pression de l’agriculture intensive, entraîne une forme d’effacement administratif qui réduit leur protection et leur visibilité.
Dans cette aquarelle, je me représente flottant dans le ruisseau d’Enval, dans le Gard, aujourd’hui requalifié en « non-cours d’eau ». Allongée comme l’Ophélie de Millais, je dérive dans une eau que Bachelard décrit comme ophélienne, où le milieu liquide et le corps se confondent dans une même rêverie de dissolution et de mélancolie. Ici pourtant, cette continuité est rompue : l’eau n’est plus seulement élément de fusion poétique, elle est altérée, polluée et en partie effacée des cartes. Mon corps est montré sans idéalisation. Une discrète cicatrice sur mon sein mastectomisé et reconstruit révèle la trace d’un cancer. Là où Ophélie se dissout dans une image esthétisée de la mort, le corps reste ici présent, « réparé », mais traversé par une tension : opéré pour répondre aux normes, il n’y correspond jamais tout à fait. La chirurgie demeure approximative, et ce qui devrait se fondre ou se dissimuler affleure malgré tout, quelque chose persiste, se voit, échappe, et vient troubler l’idée même de normalisation.
En me peignant dans cette eau originelle devenue toxique, entourée d’espèces (censées être) protégées de la ripisylve, je pense à ce que Paul B. Preciado nomme des corps « monstrueux », ceux que les normes cherchent à contenir, à réparer, à rendre invisibles. Des corps qui ne rentrent pas tout à fait dans les cadres du féminin reproductif.
Le modèle de l’Ophélie de John Everett Millais, Elizabeth Siddal, poétesse et peintre, incarne elle aussi cette tension entre visibilité et effacement. Muse emblématique, elle peine pourtant à s’imposer comme artiste dans un contexte victorien qui marginalise les femmes, souvent représentées mais rarement reconnues comme autrices — un évincement encore trop important aujourd’hui.
Trois formes d’effacement sont ainsi mises en relation : celle des femmes artistes, celle des cours d’eau, rendus invisibles par des requalifications administratives, et celle des corps malades, souvent relégués hors du champ social et politique. Dans un contexte effarant de hausse des cancers hormonodépendants féminins en France, notamment liés aux pesticides et aux perturbateurs endocriniens, cette correspondance prend une dimension écoféministe. Les atteintes aux milieux et aux corps procèdent d’une même logique qui les abîme et les épuise.
Cette peinture inaugure une série, Les effacé.es, consacrées à ces présences invisibilisées, visant à leur redonner nom, forme et espace dans une relation d’attention, d’amour et de soin.

Photographies ci-dessus par Marc Domage, CAC La Traverse, Alfortville, 2026
